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Les cadavres anticipésMatthieu Brouillard
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Singulière, l'uvre de Matthieu Brouillard. Au premier regard, de par la facture des images, leur esthétique sombre et les univers abordés, nous serions tentés de croire à une possible relecture du genre documentaire. Or, il n'en est rien ou si peu. Certes, Brouillard renoue avec une dimension du tragique propre à une certaine imagerie documentaire, avec cet inquiétant sentiment d'être confronté à des individus dysfonctionnels évoluant dans des environnements sinistres, sordides. Mais bien au-delà du drame individuel, c'est aux limites, à l'intensité ultime des choses que s'intéresse Brouillard. L'artiste s'approprie le dispositif photographique pour en décupler les qualités les plus intrinsèques, pour en relever les articulations, les tensions les plus paradoxales. De ces images complexes émanent de curieuses corrélations entre le documentaire et le théâtre, entre cet excès de réel donné à voir par une image d'une précision extrême et ce surréel (ce surcroît) qui fait tout basculer dans l'improbable; entre cet irréel assemblé numériquement et cette netteté photographique qui suscite une si forte impression de transparence, de présence, de réalité. Malgré un attachement palpable à une certaine tradition photographique, les uvres de Brouillard s'inscrivent d'une manière fascinante en résonance au théâtre de Beckett, au principe de distanciation de Brecht, non sans être traversées de pulsions qui pourraient s'apparenter à celles d'un David Cronenberg. Pourtant dénuée de pathos, la suite photographique Les cadavres anticipés, dans son intensité, bouleverse les certitudes ordinaires et confortables de ce que nous sommes et du monde dans lequel nous vivons. | ||